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22/03/2011

Philippe BILGER : Georges Brassens : rien à jeter

On croyait tout connaitre de Brassens. Et bien non ! L’année Georges Brassens nous livre, petit à petit, de ci de là, au gré des manifestations qui lui sont consacrées et des souvenirs que ses proches font revivre, des tas de petits trésors inattendus.
L’exposition Georges Brassens qui vient de démarrer à Paris à la Cité de la Musique, ne fait point exception. C’est ce que nous raconte Philippe BILGER ancien Avocat Général près la cour d'appel de Paris, célèbre pour son franc-parler,  qui s’en est trouvé tout chose et un peu retourné, ce dimanche.

Georges Brassens : rien à jeter

Il y a tant de sujets possibles aujourd'hui pour un blog, sérieux, graves, même tragiques ou badins mais riches d'enseignement que j'ai un peu honte de m'être laissé guider par le bonheur d'une opportunité dominicale.

Je suis allé voir l'exposition consacrée à Georges Brassens à la Cité de la Musique. Le commissaire en est Joann Sfar à l'évidence bien meilleur et même remarquable dans ce registre que comme cinéaste. En effet, ce qu'il nous offre est exceptionnel. L'existence de l'homme et de l'artiste Brassens, du poète et de l'être privé est détaillée grâce à une multitude d'éclairages : tableaux biographiques limpides, amours, amitiés, l'incessant travail du créateur, films, manuscrits, chansons et entretiens. Son enfance et sa jeunesse y sont notamment présentées de manière très émouvante avant que Patachou lui donne sa chance artistique à l'âge de trente ans et qu'il connaisse la formidable carrière que l'on sait d'auteur-compositeur et d'interprète, personnalité à la fois discrète, modeste, simple et adorée des Français (Le Monde, Le Figaro, Libération, Marianne 2, nouvelobs.com).

J'ai été d'autant plus surpris par les trésors de cette exposition qu'inconditionnel de ses textes et de ses musiques qui n'ont pas pris une ride - beaucoup de visiteurs fredonnaient ce que Brassens chantait -, lecteur de ses biographes, j'étais persuadé que je n'y apprendrais rien de fondamental. Quelle erreur ! Je suis ressorti enthousiasmé avec l'envie décuplée, traduite aussitôt de retour à mon domicile, de me replonger dans l'univers de Brassens qui, passant par toutes les veines de l'inspiration poétique, a su satisfaire, entre autres, les anarchistes libres et iconoclastes, les désengagés intelligents de l'Histoire, les tendres masqués, les amoureux du quotidien, les défenseurs de la faiblesse et les contempteurs de la célébrité vulgaire.

Ecoutant les chansons, tout au long de cette exposition, et constatant l'acharnement avec lequel Brassens peaufinait ses textes en fuyant la facilité, en recherchant le mot juste et la rime nécessaire, on ne peut qu'être conscient de la qualité irremplaçable de cet artiste. On ose le qualifier de génie de la variété parce que lui-même, plus que tout autre, était conscient des limites de ses exercices par rapport aux immenses poètes qu'il admirait comme, par exemple, Rimbaud et Mallarmé.

Il n'empêche qu'un gouffre sépare Georges Brassens de beaucoup de créateurs d'aujourd'hui et même de ses compagnons artistiques d'alors, notamment Charles Aznavour et Jacques Brel. Il arrive même à ceux-ci de s'abandonner à des rimes qui n'ont pas de raison profonde mais résultent de la domination de la sonorité précédente. Aujourd'hui cette licence est la règle au point que le sentiment est inspiré par le mot au lieu de le gouverner. Chez Brassens rien de tel. Impossible de trouver une faiblesse, une paresse qui feraient dire à l'auditeur qu'il y a là une scorie qu'un peu plus de travail aurait fait disparaître. Il y a une logique du thème et de son développement qui représente le terreau exclusif à partir duquel le langage se déploie, ironique, désarmant, satirique, provocant ou délicat.

Ce qui se dégage aussi de cette multitude d'aperçus sur Georges Brassens dans sa totalité, ce sont les métamorphoses de sa personnalité. En effet, une approche sommaire, voire simpliste aurait pu laisser croire à un Brassens brut, structurellement anarchiste, anti-religieux et anti-autorité, dont les phases ultérieures de sa vie n'auraient fait qu'exploiter cette base originelle. En réalité, et lui-même n'a cessé de le faire valoir dans des entretiens, sa vision a évolué, ses détestations ont été sinon dissipées du moins atténuées et il est devenu une sorte de sage "tout terrain" avec une tolérance qui résultait directement de son indifférence moqueuse à l'égard des joutes de l'immédiat. Ce qui est demeuré et qui me touche au-delà de tout, c'est son incoercible besoin de liberté, sa haine du troupeau et du grégarisme humains, sa pitié émue et jamais mièvre pour les humiliés et les petits de la vie, sa critique sarcastique des puissants contents de l'être.

Il y a des livres de chevet. Pour moi, Georges Brassens est un chanteur de chevet.

Quittant cette exposition de haute volée, je songeais à quel point l'inégalité culturelle était choquante. La mémoire et l'importance de Brassens ont été honorées. Mais quoi, par exemple, pour un Jean Anouilh ? Pas une exposition, pas un colloque, pas une émission spéciale, pas une seule grande pièce représentée ces dernières années, pas un geste ni un hommage du ministère de la Culture. Une honte quand tant sont couronnés qui ne le méritent pas. Les décrets de nos Autorités sont impénétrables.

Rien à jeter chez Georges Brassens. Rien de bon chez Jean Anouilh ?

02:49 Publié dans Actualités, Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | | | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | |